12 janvier 2010
Suite au séisme du 12 janvier que j’ai vécu en direct à Port au Prince ce blog n’était plus à jour car je n’avais plus d’internet. Avec mes excuses aux lecteurs, je reprend le fil des événements…
Une pensée pour tous ceux qui ont perdu des proches ou ont été physiquement atteints par ce drame qui nous a tous touché profondément.
Le 12 janvier à 16 heures 50 j’étais en train de téléphoner à une collègue exactement derrière cette voiture, sous la véranda. Dès la première fraction de seconde j’ai compris en sentant le sol vibrer qu’il s’agissait d’une secousse et j’ai hurlé dans le téléphone « putain un tremblement de terre » avant de me jeter dehors. L’instant d’après le bureau s’effondre juste dans mon dos. Pour avoir de nombreuses fois participé à des réunions de préparation aux désastres avec la Protection Civile haïtienne, je savais que Port au Prince est une zone sismique et que le « big one » nous pendait au nez. Du coup j’ai compris tout de suite ce qui était en train de se passer… L’immédiate suite fut un nuage de poussière impressionnant. Je me suis relevé, et comme dans les BD j’ai compté mes bras et mes jambes… puis j’ai appelé mes collègues, qui étaient eux à l’étage et du coup sont tombés avec le bureau. Des voix ont répondu et j’ai vu des silhouettes couvertes de plâtre sortir des décombres… Un rapide comptage nous montre que nous sommes tous là sauf un employé manquant à l’appel dont nous ne savons pas s’il est encore dessous ou pas. Impossible de s’aventurer sous les décombres pour le secourir d’autant plus que les répliques sont nombreuses. Aucun téléphone ne fonctionne et tous n’avons qu’une obsession: contacter nos proches, nos femmes, nos familles restés à la maison ou au pays dont nous sommes sans nouvelles. La situation a première vue ne semble pas des plus optimistes: dans le quartier du Canapé Vert où nous nous trouvons, toutes les maisons sont par terre. Un voisin crie que sa femme est sous les décombres. Le toit de sa maison, une dalle en béton, est posé comme un crêpe sur le sol. Tout ce qui est dessous est écrabouillé. Les gens sont tous dans la rue et semblent frappés d’hébétude. De proche en loin montent des quantiques et des prières en créole, tandis que la fumée des incendies obscurcie le ciel : les mots « fin du monde » raisonnent dans ma tête avec soudainement une tout autre signification, beaucoup plus concrète…
Les 20 minutes de marche qui séparent le bureau de la maison furent les plus longues et les plus angoissantes de ma vie. D’abord, la terreur absolue avec une question unique: allai-je retrouver vivante mon amie et les autres habitants de la maison? Ensuite, une vision dantesque, au sens propre: des damnées errent dans les rues, abattus, couverts de sang et de poussière, sans but ni assistance. Les morts et les blessés jonchent les rues. Aucune ambulance, aucun camion de pompier ne peut passer dans ces rues étroites jonchées de gravats. A tel ou tel carrefour on entasse bien morts et vivants dans un pickup ou un taxi collectif, mais où aller ensuite?
Arrivé vers Paco le quartier résidentiel où nous habitons je reprends un peu d’espoir: les maisons sont moins touchées, l’endroit semble avoir été relativement épargné. De fait, du bout de la rue j’aperçois notre maison, debout et devant la porte une silhouette familière… Soulagement, embrassade, enfin le sentiment de s’en être tirés se concrétise. Mais déjà il faut s’organiser pour la nuit. Hors de question de dormir dans la maison, dont une rapide inspection me confirme qu’elle est fissurée en plusieurs endroits. Il faut bivouaquer dehors. Et pour cela, récupérer les « malles sécu » qui renferment radio, lampes torche et nourriture. Alors que je sors la dernière malle, une réplique me fait encore faire un sprint record… Enfin nous nous installons, sur des fauteuil, bien au milieu du jardin là où rien ne peut nous tomber dessus. Plus tard nous recevons enfin un appel de mon collègue qui confirme que sa famille est OK et regroupée chez lui. Nous sommes alors pleinement rassurés car nous étions sans nouvelle de son fil et de sa femme.
La ville est étrangement calme mais à chaque réplique nous entendons au loin les hurlements de terreur de la foule. Le téléphone ne passe toujours pas. Nous écoutons RFI. Vers minuit la nouvelle commence à tomber. Minuit ici, 6 heures du matin en Europe: nos proches au pays vont avoir un réveil difficile…
Dès le lendemain, nous nous retrouvons avec le reste de l’équipe au bureau pour un point complet. Nous n’osons pas nous aventurer pour récupérer nos affaires. De mon coté, j’ai perdu mon ordi, mes papiers, ma CB, mon argent, toutes mes archives professionnelles… (Je devrai plus tard en retrouver une partie lors d’une mission de sauvetage opérée par un super logisticien, merci à lui). L’après-midi, je participe à une première réunion du « Cluster WASH », un groupe de travail regroupant les agences des Nations Unies et les ONG opérant dans le domaine de l’eau et assainissement: nous sommes alors opérationnels et dès le lendemain, les opérations de fourniture d’eau en urgence commencent.
Plusieurs axes de travail se dessinent: expertiser le réseau municipal et voir si l’on peut ou pas le réparer. Installer des « bladders », sorte de grands réservoirs souples de 5, 10 ou 15 m3, que l’on peut remplir d’eau à partir de camions citernes. Installer des stations de potabilisation pour traiter l’eau de boisson. Creuser des fosses pour des latrines. Lancer des campagnes de promotion de l’hygiène dans les sites de regroupement des populations, l’expérience montrant que le lavage des mains est la chose la plus efficace pour limiter les épidémies. Rien n’est simple dans ce contexte, mais chaque jours nous progressons en installant des points de distribution d’eau et des latrines.
Un jour deux semaines après le séisme, nous croisons une colonne de pompiers français qui semble chercher son chemin. Nous pensons savoir où ils doivent aller: sur les ruines d’un immeuble que nous avons croisé quelques minutes plus tôt, où l’on nous a dit qu’il y avait un survivant. Nous ouvrons la route aux pompiers et les amenons à l’endroit. Ils se déploient aussitôt et réussissent à sauver une gamine de 16 ans qui est restée bloquée 15 jours sous son immeuble…









Je suis à la fois affolée et heureuse…j’ai moi aussi vécu les pires heures de ma vie!…C’est terrifiant mais trés important de voir ta vision des évenements et pas seulement les images de la télé.Je suis fière de toi!
Bravo Julien !
J’espère pouvoir faire quelque chose pour ACF dans les prochains mois.
Christian
Merci Julien pour ton témoignage, cela fait froid dans le dos…Bises Florent
Merci Julien pour cet « historique » de ce que tu as / vous avez vécu ! Chapeau à vous tous qui vous battez sur place pour aider ceux qui en ont tant besoin. De tout coeur avec toi. Evelyne